Livres sur la musique - Soubresaut

Livres sur la musique : niche ou secteur en expansion ?


Avec le constat d’une crise dans le milieu de la presse musicale, on s’interroge sur l’état des livres sur la musique. Partagent-ils la crise qui frappe depuis plusieurs années les secteurs de la musique ? Dans quel état se trouve ce marché-là du livre ?


Article écrit pour le magazine Longueur d’Ondes n° 84

Bien que les livres sur la musique (essais, biographies, romans…) semblent de plus en plus présents en librairie, le nombre réduit de maisons d’édition spécialisées dans ce domaine interroge. Pourquoi si peu de maisons disposent d’une collection musique ? Ce marché-là n’est-il pas viable ? N’est-ce qu’une question économique ? Hors institutions (les éditions de la Philharmonie de Paris par exemple) et grands éditeurs (où les livres sont noyés dans une collection titrée « arts » ou « culture »), le panorama se fait rapidement : Castor Astral (créées à Bordeaux en 1975), Le mot et le reste (créées à Marseille en 1996), Camion Blanc (créées à Nancy en 1994), Allia (créées en 1982 à Paris). Ces éditeurs indépendants ont d’ailleurs répondus à nos questions.

Un secteur peu exploité ?

De l’extérieur, on constate un manque de la part des éditeurs ; de l’intérieur, l’avis est mitigé : quand certains parlent de niche, d’autres énumèrent les maisons qui s’y frottent, de près ou de loin : « Rivage Rouge, Actes Sud, Belfond, Laffont, E/P/A… Au final, cela fait pas mal d’ouvrages sur le marché », affirme Yves Jolivet des éditions Le mot et le reste. Jean-Yves Reuzeau du Castor Astral ajoute que « depuis une douzaine d’années, ce secteur est enfin largement couvert. Pendant longtemps le livre sur la musique a été sous-exploité : les libraires n’ont pas toujours de rayon spécifique, le gros des ventes s’effectue donc dans des chaînes ou d’importantes librairies qui rendent ces livres visibles avec des vendeurs compétents dans le domaine ».

Certes, des livres par-ci par-là, mais pas forcément de collection à proprement parler. Fondateur des éditions Allia, Gérard Berréby accuse un manque d’intérêt de la part du monde de l’édition. « Quand j’ai commencé à m’y intéresser, en 1998, il n’y avait quasi rien sur le sujet. J’ai commencé avec Dan Marcus et j’ai continué à développer la collection en me focalisant principalement sur les rock critics anglo-saxons. J’ai consitué rapidement une base d’ouvrages dans ce style avec des grands noms comme Greil Marcus, Nick Tosches, John Savage, Lloyd Bradley… C’était leur première publication en France. »

« Un problème économique, on se l’invente ! À partir du moment où quelqu’un le fait, c’est qu’il trouve sa solution. »
Gérard Berréby, éditions Allia

Un marché risqué ?

Un parallèle est-il à faire avec le marché en crise du disque et de la musique ? Dominique Franceschi des éditions Camion Blanc affirme que ce secteur du livre reste un domaine de niche compliqué financièrement : « Il semble difficile d’envisager qu’un catalogue dédié à la musique permette de dégager suffisamment de ressources pour pouvoir en vivre… Pour notre part, il s’agit d’une activité menée en sus d’un travail alimentaire. » Gérard Berréby d’Allia refuse l’excuse du marché en crise : « Un problème économique, on se l’invente ! À partir du moment où quelqu’un le fait, c’est qu’il trouve sa solution. J’ai publié le livre de Greil Marcus parce que j’y ai trouvé un intérêt, les autres aussi. » Yves Jolivet s’accorde avec Gérard : « Le problème du disque vient de son format « physique », devenu obsolète à cause du streaming. Le format « physique » du livre a encore de beaux jours devant lui. » De même pour Jean-Yves Reuzeau qui complète en affirmant que le public a de plus en plus besoin d’être informé, et ceci de façon accrue depuis la dématérialisation de la musique.

Que publier ?

Allia

Lipstick Traces - Allia - Soubresaut« Faire des livres fondamentaux et pas de circonstance. Nous en avons publié une trentaine dans ce genre. On ne fait pas de biographie, on publie un livre où la musique est replacée dans un contexte politique, social et historique. Dans un livre comme Turn The Beat Around de Shapiro, les cent premières pages décrivent New York, la pauvreté, la répression dans les boîtes gay et la naissance du disco. De la même façon, le livre de Jeff Chang sur le rap aux États-Unis remet très bien l’articulation en place du moment où en était restée la musique à son stade précédent, ce qu’ont apporté ceux qui ont fait du hip hop et comment cela est rattaché au monde des tags dans les ghettos noirs. Ce sont des livres qui restent au catalogue, qui sont réimprimés ; je cherche à publier des livres de référence. »

Camion Blanc

Afterpunk Highlights - Camion Blanc - Soubresaut« La collection a été fondée en 1992, avec le premier livre relatif à Joy Division écrit en langue française. Depuis la maison continue sa route, en tâchant de documenter la plupart des scènes musicales, avec une préférence pour les plus pointues et décalées. Le catalogue se partage entre parutions de livres étrangers – pour la majorité anglo-saxons – et titres écrits en français, pour une grande partie par des auteurs amateurs, de « simples » amateurs de musique. »

Nico femme fatale - Le mot et le reste - SoubresautLe mot et le reste

« Nous publions des livres sur toutes les musiques. Afin d’explorer ses multiples facettes, une même thématique peut être abordée au sein des différentes collections de la maison dans une intention de transversalité. Le lecteur est ainsi invité à s’aventurer au-delà des genres et dépasser les frontières usuelles entre le poétique et le politique, le document et l’esthétique. »

Castor Astral

French Touch - Castor astral music - Soubresaut« Nos livres couvrent l’histoire de la musique blues-jazz-rock-rap-électro-etc., des origines à nos jours. Il peut s’agir de biographies autant que de sujets transversaux (histoire d’un mouvement, d’une période…). Nous cherchons des ouvrages de fond incontestables qui font autorité dans leur domaine (notamment en traduction). »

Les droits de cessions : un secteur de concurrence ?

L’achat de droits pour l’exploitation de livres étrangers, une situation rare pour Camion Blanc : « Nous publions des traductions dans des domaines tellement ciblés qu’il n’y a que très peu d’éditeurs français susceptibles d’aller sur ce terrain. Cinq cent pages sur le hardcore américain des 80s, de théorisation sur la musique industrielle des origines, sur le metal le plus extrême ? Qui serait assez dingue pour s’aventurer là-dedans ? » Le fondateur d’Allia est radical sur ce point-là : que des auteurs étrangers ! « Les auteurs français n’ont souvent pas la rigueur et l’exigence intellectuelle que nécessite le sujet », explique-t-il. Le mot et le reste précise qu’il n’y a parfois pas lieu à la concurence, tout est déjà joué d’avance : « Les droits initiaux de certains ouvrages appartiennent à des regroupements internationaux et ceux-ci sont cédés à des filiales, par langue. » Jean-Yves Reuzeau confirme l’impossibilité de s’aligner avec les groupes : « Nous sommes rarement en concurrence avec de grandes maisons d’édition, sauf pour des biographies événement et grand public (Keith Richards, Bruce Springsteen…). Dans ces rares cas, les enchères montent très vite et il n’est pas question de suivre. Il faut se montrer plus imaginatifs sur des sujets peut-être plus restreints mais très identifiables, voire quantifiables. »

Le livre sur la musique : un livre comme les autres ?

Contrairement à un roman qui a une durée de vie d’une moyenne de deux ans, le livre sur la musique a la particularité de perdurer. « Notre collection littérature est plus difficilement rentable, explique Jean-Yves du Castor Astral ; chaque livre est un véritable pari. Tandis qu’en musique, la vie d’un livre est relativement prévisible et s’étire dans le temps. » Bernard Berréby d’Allia atteste de ce fait : « Le premier livre que nous avons publié remonte à vingt ans, nous sortons au mois de mai une édition revue et augmentée de ce premier livre qui est le livre anniversaire. »

EXTRA : le marché du livre*

Alors que le marché de la musique est au plus bas, le livre est la première industrie culturelle en France. Ce secteur embauche plus de 20 % des emplois de la culture. En 2016, la production des livres étaient de 77 986 titres, un tirage moyen équivalaient à 5017 exemplaires ; en 2015, 715 500 références ont été vendues et 413,8 millions d’exemplaires ont été achetés. Contrairement à la musique, l’arrivée d’Internet n’a pas chamboulé le marché, le livre numérique se développe difficilement et n’a su trouvé un large public. Les librairies, en revanche, souffrent des ventes en ligne et des géants comme Amazon ou la Fnac.

*Chiffres du rapport du 22 mars 2017 de l’Observatoire de l’économie du livre, du Service du livre et de la lecture de la DGMIC.


editions-allia.com
camionblanc.com
castorastral.com
lemotetlereste.com


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