Claire dans la foret Marie Darrieussecq

3 petites lectures de grandes auteures

Marie Darrieussecq, Claire dans la fôret et Penthésilée, premier combat

Claire dans la foret Marie Darrieussecq

C’est la voix, ou plutôt l’intelligence du discours de Marie Darrieussecq alors invitée sur France Culture qui m’a ouvert à son œuvre. Sans doute bien différent de Truisme, tout à fait autre que Précisions sur les vagues que j’avais découvert avec un ravissement flottant, avec Claire dans la forêt, j’ai tout de suite transposé cette intelligence du discours en intelligence de la narration. Dans le court récit, l’auteure situe Claire au cœur de son village, lui-même bien axé entre les points cardinaux. En étant placée ainsi, elle se plie aux volontés d’autrui et aux rumeurs de chacun : « Les gens d’ici ont les idées claires, je l’ai dit : ils savent ce qui est juste, ce qui est bon ; ils le savaient pour moi avant même que je songe à mon propre destin. » Pourtant assurée à un homme, on aperçoit dans la « pénombre de la clairière », précédant la forêt, les feux d’un camion jaune qui l’éclaire vers ses propres choix : refuser le mariage, et épouser, « pour de bon, par un mouvement de [sa] volonté, ou de [son] destin », l’homme de la forêt : autrement, s’accomplir.

Les éditions des femmes-Antoinette Fouque ont couplé le récit à un second, Penthésilée, premier combat, qui dépeint les Amazones comme une société matriarcale extrémiste où les femmes sont dépossédées de leur corps et de leur pensée.  L’approche originale d’appartenance à un groupe et à soi-même mérite plus que vous le lisiez d’une traite ! (2004)

Maylis de Kerangal, Kiruna

J’ai voulu descendre dans la mine, passer la tête sous la peau de la planète comme on passe la tête sous la surface de la mer afin d’entrer dans une autre réalité aussi déterminante et invisible que l’est l’intérieur humain. J’ai voulu vivre cette expérience, j’ai voulu l’écrire : je suis partie à Kiruna.

kiruna maylis de kerangal

Heureuse idée d’inscrire ce texte de Maylis de Kerangal dans la collection « Les périphéries » des éditions de La Contre allée : d’abord pour le travail de la langue qu’applique l’auteure à chacun de ces textes, sinon pour cet attachement à la plus grande exploitation minière du monde que nous découvrons avec autant de frayeur que d’affection. Il faut dire que les chiffres de production donnent le vertige – « l’équivalent d’une tour Eiffel par jour aime-t-on dire ici » – tout comme ceux investis dans une telle entreprise. Maylis de Kerangal a cherché « une mine où aller », et Kiruna lui rend bien : elle témoigne d’autant de rencontres que de sensations, de portraits chaleureux, d’autres qui « se sont adaptés », d’autres encore qui impressionnent de grandeur, des femmes surtout, héroïnes de la ville. Mais cette boulimie des gisements a le goût d’une ville que l’on ronge et qui se fragilise. Une ville à déplacer pour préserver la richesse ; des populations à reloger ; c’est une limite, une périphérie, humaine et de système, « l’une des ruines du capitalisme ». Un monde que Maylis de Kerangal relie avec le talent qu’elle possède, et assurément beaucoup de travail. (2018)

Violette Leduc, Le Taxi

Violette leduc le taxi

Récit d’une passion incestueuse, un frère et une sœur font le tour de Paris dans un taxi aménagé pour l’occasion : une journée longtemps espérée pour ces amants que le scandale sépare depuis l’enfance. Mais cette balade, nous la ressentons bien peu ; le récit tout entier est un dialogue où les voix s’emmêlent jusqu’à créer parfois une homophonie parfaite donnant corps à leur passion. Cachée et mouvante, invisible et inarrêtable, le frère et la sœur s’abandonnent à leurs désirs que Violette Leduc écrit avec beaucoup de poésie. Ce taxi est une chambre, et de celle-ci on lit l’érotisme de l’instant. Elle joue avec les mots, fait parler la chair, les organes, balance dans cette course folle moralité commune : « – Notre ressemblance les glaçait. – Qu’est-ce qu’on en a à foutre de notre ressemblance ! » ; « – Regarde-toi. Regarde-moi. – Je préfère ne pas regarder. » Violette Leduc donne à imaginer par les dialogues – et exclusivement les dialogues – les postures et les contradictions, les mouvements et les obsessions, de ce frère et de cette sœur finalement pris au piège d’une chambre « mortuaire ». Un texte qui a du souffle ! (1971)

Photos @corentinmd

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