GLASSY EYES, photographies des concerts souterrains – Préface

Avec les éditions des Véliplanchistes, nous avons sorti un beau livre de photographies de concerts, Glassy Eyes, signée par la jeune artiste italienne Guendalina Flamini. Cet ouvrage exprime la créativité de son auteure, de même que notre volonté de rendre hommage aux petites salles de concerts qui livrent chaque soir des live authentiques, sincères. En voici sa préface.

Si l’on veut voir et écouter de la musique brute, se mêler à une masse de personnes bouillonnantes, recevoir un peu de sueur d’un·e musicien·ne déchaîné·e, que cela déborde de toute part, que cela crie et résonne sur les murs d’une salle trop petite et au plafond trop bas, il faut aller rive droite, dans les sous-sols parisiens ou arrière-salles improvisées en lieu de spectacle.

C’est là que l’on trouvera Guendalina Flamini, jeune artiste italienne vivant à Paris depuis 2012. Elle aime le rock, sous toutes ses formes. On dit que le punk est mort, que le rock est une musique de cinquantenaires, et pourtant il est là, dans ces petites salles souterraines où les habitué·e·s, les amateurs et amatrices de musiques, tous âges confondus, viennent faire leurs découvertes. Guendalina les arpente à la recherche de nouveautés : elle aime les artistes et groupes qui se lancent ; elle cherche la fougue de la jeunesse, l’énergie du début. Et lorsqu’elle aime ce qu’elle entend, cela se voit, elle le magnifie dans un rectangle en noir et blanc.

Guendalina ne fait pas des photos de concerts, elle capte des moments. Elle montre toute la force que la scène donne aux artistes, l’impétuosité, qui se transmet au public qui, lui aussi, déborde et envahit tout l’espace, horizontalement et verticalement (voir p. 26). Les corps sortent d’eux-mêmes, tout éclate, et la salle de concert brille d’une énergie particulière où chacun ressent intensément. Elle saisit des corps dans un élan, des visages dans un instant de transcendance, lorsque les artistes vivent la scène et sont dans un ailleurs, entre un ici et un au-delà, porté au-dessus de la foule, comme en flottement (voir p. 96).

Guendalina est le témoin des musiques souterraines des années 2010 de Paris et d’ailleurs : elle n’a pas peur de partir seule à travers la France pour aller photographier tel artiste dans un festival. L’art de la débrouille, d’être prête à tout pour ces rendez-vous festifs. Pas de transport, pas de logement. Tant pis, on verra sur place. L’important est d’y être. Sans cesse en mouvement. Et toujours un projet en tête. Se rendre à Rouen pour réaliser un clip, à Nantes pour couvrir le Hell Fest, retourner à Rome pour assister le réalisateur d’un film, etc. Se plonger entièrement dans son art, quitte à se perdre, à ne plus savoir où aller : Rome ou Paris, l’éternelle question. Et pourquoi pas Memphis, partir à la recherche d’Elvis… Mais ça, c’est une autre histoire, un autre projet ; avant, un beau livre de photographies pour célébrer le rock, les artistes émergents qui vivent de leur passion (certainement pas financièrement pour la plupart, mais moralement), pour remercier les organisateurs de concerts qui font vivre ces scènes souterraines.

Guendalina montre que le spectacle existe en dehors des zéniths et des salles conventionnées où les shows sont millimétrés, cadrés ; que la musique se fait aussi à l’arrière d’un bar, peut-être même de manière plus pure, plus authentique, plus spontanée. Dans ces lieux improvisés, la musique est très (trop) forte, les artistes sont proches, on peut les toucher ; elles et ils ne craignent pas le contact, bien au contraire, et s’avancent au milieu du public : il n’y a pas de frontière, de distance, la scène est à tous, et si l’on veut y monter pour enlacer respectueusement un.e artiste et se jeter dans les bras de la foule, c’est possible. Un moment pour lâcher prise, oublier le reste.

Par ses photographies, Guendalina conserve une trace des musiques indépendantes d’une décennie qui vit une crise de l’industrie musicale et des fermetures de salles de concert mythiques. 2018 a vu fermer successivement le Pop-In, l’Espace B et la Mécanique Ondulatoire en raison des pressions subies par la préfecture de police qui jugeait les salles en dehors des normes de sécurité. Face à l’administration pesante qui fait traîner les choses plus que de mesure, les salles de concert doivent stopper leur activité, dans l’attente que leur dossier de projet de réaménagement soit accepté. C’est bien la lenteur de l’administration française qui a fait fermer les salles de concert plusieurs mois. Il faut ajouter à ces problèmes, ceux d’ordre naturels : le Petit Bain et autres péniches ont dû s’arrêter plusieurs semaines en raison d’inondations. Bien qu’ancrées à Paris depuis des années et devenues des lieux incontournables des musiques indépendantes, ces salles de concert font partie d’un écosystème fragile, celui de la culture, ou plutôt de la contre-culture, de ces endroits qui proposent une programmation à contre-courant, osée, audacieuse, téméraire.

Les photographies de Guendalina sont les archives d’un art de vivre particulier, de la bohème, vivre au jour le jour avec quelques riens mais tout faire pour que cela fonctionne. Guen, ces groupes et artistes, les gérants de ces salles de concert, leurs publics, font fi de la bourgeoisie, du consensuel, des chemins déjà tracés. Ils vivent dans un ic et nunc et s’adonnent à l’art, à la spontanéité, dans des conditions parfois – souvent – précaires dues aux régimes de micro-entrepreneur·euse·s, d’intermitent·e·s du spectacle et autres. Guendalina rend ainsi hommage à une philosophie punk du do it yourself, à des styles de musique délaissés du grand public et surtout, à toutes ces salles de concert qui permettent aux groupes et artistes de s’exprimer librement et d’exister. Merci donc à l’Espace B, la Mécanique Ondulatoire, Mains d’Œuvres,l’Olympic café, la Station-Gare des Mines,
le Petit Bain, le Supersonic, le Point Éphémère, et tant d’autres !

Si par ce livre nous insufflons une valeur politique et socioculturelle aux photographies, Guendalina, elle, y projette avant tout sa personne, son identité, ses passions. Elle a choisi d’axer son travail sur le corps. Ses photographies retransmettent ce qui se dégage sur scène et qu’elle reçoit de plein fouet, accrochée au bord de la scène, ou dans l’ombre des coulisses. Celui des musiciens à moitié dévêtus, serrés sur une scène étroite, qui se touchent, se frottent à leur instrument, au pied de micro, collent leur peau nue et transpirante contre celle de leurs voisins, qui respirent fort, halètent, crient… Un concert de rock, c’est sexuel, et c’est cet érotisme qu’elle veut posséder (voir p.66).

Après une première partie intense d’images live, la seconde est une respiration. Un moment de station, où les artistes prennent la pose, écoutent les consignes. Des portraits (voir p. 110) retouchés, où Guendalina manie l’art du collage, du double, de la multiplication ; des portraits naturels, qui captent un regard, une complicité. Ce sont soit des commandes de la part d’un magazine qui crée la rencontre, soit l’impulsion de Guendalina qui trouve dans le visage d’un artiste une beauté particulière qu’elle aimerait saisir de son appareil. Car ce que Guendalina aime par-dessus tout, c’est travailler avec des figures masculines et chercher à faire ressortir une certaine féminité : jouer avec les genres, au point de les faire disparaître.

© Laura Boisset/Éditions des Véliplanchistes 2019

Commander Glassy Eyes

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